Homme libre, toujours tu chériras la mer!
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.Tu te plais a plonger au sein de ton image;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets;
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes;
O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remords,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
O lutteurs éternels, O frères implacables!
Souvent, pour samuser, les hommes déquipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.5 À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de lazur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté deux.Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
10 Lui, naguère si beau, quil est comique et laid !
Lun agace son bec avec un brûle-gueule,
Lautre mime, en boitant, linfirme qui volait !Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de larcher ;
15 Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant lempêchent de marcher.Charles Baudelaire (1821-1867), Les Fleurs du Mal (1857), II.